Blog de Lola Day

Etre designer textile aujourd’hui…interview de Sophie Guyot

mars 29, 2009 · Laisser un commentaire

ETRE DESIGNER AUJOURD’HUI : INTERVIEW DE SOPHIE GUYOTObjets textiles

Dans le cadre de notre formation et pour bien comprendre les enjeux du métier de designer textile, il est nécessaire de mettre un pied dans la réalité, dans le concret. C’est ce que nous permettent de réaliser la période des stages en entreprises, c’est aussi pour cette raison que j’ai décidé de pousser la porte de l’atelier de Sophie Guyot.

La designer est installée depuis 1998 rue Saint Polycarpe, dans le premier arrondissement de Lyon, non loin du Village des créateurs, en bas des pentes de la Croix-Rousse. Elle crée dans son atelier des accessoires, « Objets textiles », formidables rencontres entre savoir-faire traditionnels et interprétation personnelle et contemporaine de l’artiste.

Sophie Guyot me fera part de son expérience de jeune créatrice d’entreprise, elle me donnera sa vision du dialogue entre création et gestion, la possibilité d’entendre une expérience concrète et de commencer à cerner les articulations, les tenants et les aboutissants du métier de designer textile.

Quelle formation ?

D’un bac F12 (A.A.) à Lyon en passant par un BTS Art Textile Impression à Diderot, puis bachelor en Angleterre pour finir par un Master of Arts.

Des expériences antérieures ?

Sophie Guyot découvre la teinture lors de ses voyages en Angleterre, elle approfondira la technique de teinture à motifs réservés au cours d’un séjour en Mauritanie.

Quelles compétences ?

Sophie Guyot a commencé par faire du dessin textile : formation initiale du BTS A.T.I.

Elle maîtrise maintenant les techniques d’impression au cadre plat, teinture, plissage et teinture à motifs réservés (Afrique), colorants chimiques (Angleterre), colorants naturels (stage chez Anne Riégé : colorants naturels par fermentation), direction artistique.

Sophie a eut un agent pendant une période ; elle s’occupe maintenant elle-même de la partie commerciale sur les salons. Elle s’occupe également de sa comptabilité et a appris elle-même comment la gérer. Pas de compétences juridiques mais adhésion à des syndicats qui s’occupent de cette partie là. Compétences linguistiques : Anglais (important sur les salons). Sophie a appris l’informatique sur le tas : son mari s’est occupé de la construction du site internet, elle a quant à elle choisi le contenu, le côté technique du langage informatique lui étant étranger. Elle s’occupe de la communication et réalise ses photos à l’exception de certains travaux avec des photographes. Maîtrise des logiciels de mise en page, Photoshop, Illustrator.

Création d’une marque ?

La marque « Objets textiles » n’est pas déposée car trop inhérente au domaine du textile. Aucun modèle n’est déposé à l’INPI par manque de trésorerie ; la solution à son niveau serait l’enveloppe Soleau ce qu’elle n’a jamais fait mais projette de faire. « La meilleure façon de ne pas se faire copier c’est de se renouveler. » « Je n’ai rien inventé non plus, je pratique un savoir-faire traditionnel. » « Ma part est une interprétation personnelle dans la couleur et dans la matière. » Certaines formes ou principes de nouage pourraient cependant être déposés au contraire des techniques.

Budget de communication de la marque : pas de publicité par manque de trésorerie, budget de communication sur des plaquettes (budget d’impression), mais auto-distribution dans les points de vente ou à l’office du tourisme où elle est adhérente. Une grosse partie de la communication est représentée par le site. Sophie a également travaillé cette année avec une subvention du ministère de la culture pour l’événement « numéro 121 » ce qui lui a permis de travailler avec un photographe, d’avoir un mannequin, de faire des photos pour des plaquettes. Cela représente une communication supplémentaire de l’image d’« Objets textiles » puisque cela permet de présenter les projets à des partenaires extérieurs ainsi qu’à la presse. Même si Sophie ne fait pas de publicité, elle réalise des dossiers de presse et des communiqués de presse, ce qui permet une publicité gratuite.

Quels produits ou services proposés ?

Sophie crée essentiellement des accessoires en pièces uniques ou en petites séries : « Objets textiles » permet de ne pas être enfermé dans une dénomination.

Déclinaisons des produits, et création de meubles pour le salon Maison et Objet qui permettent de montrer une utilisation du textile mais ne sont pas vendus en boutique. Sophie s’est récemment lancée dans le vêtement pour l’événement « numéro 121 » en partenariat avec un chorégraphe ; elle aimerait d’ailleurs développer davantage cette facette de son travail.

Direction artistique : conception d’idées non développées par elle : consiste en une expertise couleur et matériau. Utilisation ici du principe des droits d’auteur puisque le produit n’est pas produit par elle.

Workshops dans les écoles (école américaine à Paris).

Réalisation de commandes mais uniquement par rapport aux produits déjà proposés (coloris, produits en stock, …). « Les clients passent souvent la porte en me demandant une robe de mariée…je ne le fais pas car je n’ai pas une formation de styliste. » Impression au cadre plat à la demande pour certains clients par exemple « Embobine moi » ; cela reste très rare.

Sophie Guyot vend uniquement dans son atelier et à Lyon, mais aussi sur son site (ce n’est pas un site marchand mais les gens peuvent commander des pièces pour lesquelles Sophie réalisera alors un devis). Elle fréquente les salons professionnels type Maison et Objet pour toucher des acheteurs professionnels internationaux ainsi que des prescripteurs (architectes par exemple) qui ont un autre métier mais qui pourraient avoir besoin de ce savoir-faire. Le but est également de toucher des partenaires institutionnels (Ateliers d’Art de France, lieux d’exposition, …). Les salons permettent de nouveaux contacts souvent impossibles en province.

Choisir un lieu d’implantation ?

Pourquoi Lyon et pas Paris ? Motivations personnelles, mais aussi incapacité de payer un loyer à Paris. Les pentes de la Croix-Rousse proposent des loyers qui restent accessibles. Malgré l’image dynamique du quartier, Sophie regrette le manque de fréquentation d’une clientèle haut de gamme qui privilégie souvent le second ou le sixième arrondissement de la ville. Les nombreux commerces du quartier qui drainaient une certaine énergie à l’époque de l’installation, ferment petit à petit, mais il reste le Village des créateurs un peu plus loin. Sophie n’est pas résidente au Village des créateurs ; elle est cependant adhérente ce qui lui permet de bénéficier de certains services comme les relations presse.

Choisir un statut juridique ?

L’entreprise individuelle. Sophie a fait le choix de travailler seule, elle a choisi ce statut pour sa simplicité d’exécution et le peu de capital nécessaire. « Pour s’associer, il faut trouver quelqu’un avec qui s’entendre, avoir les mêmes objectifs à court terme et à long terme. » La designer n’écarte pas le choix d’une association pour croiser les compétences, mais il faut trouver la bonne personne.

Collaborations, sous-traitance ?

Sophie réalise toutes ses pièces elle-même. L’image de marque d’« Objets textiles », qui communique sur le côté artisanat n’inclue pas la sous-traitance. « C’est un choix de vie. » La sous-traitance demande une trésorerie plus importante, d’autres volumes de production. « C’est un autre métier…je le ferai peut-être dans dix ans. »

Quel financement pour une première entreprise ?

Pas d’emprunts, le capital de départ était constitué des économies de Sophie. Si c’était à refaire, Sophie affirme qu’elle aurait attendu une trésorerie plus importante pour être plus indépendante, faire plus de choses avec plus d’ampleur tout de suite.

Les interventions réalisées à Diderot par la designer lui constituent un revenu fixe tout les mois, ce qui permet de ne pas avoir trop de pression à ce niveau là. Sophie est également propriétaire de son local depuis 1998, ce qui allège sensiblement les charges. D’autre part, elle demande des subventions aux collectivités sur certains projets. L’adhésion aux Ateliers d’art de France permet un financement de 50% du stand sur les salons professionnels. « Rien n’est donné, quand on demande quelque chose, il faut prévoir un autofinancement à hauteur d’au moins la moitié. » Cependant, il est parfois possible de faire une demande de subvention à la DRAC ou au Ministère des Affaires Extérieures pour un projet spécifique ; cela fonctionne alors comme une bourse.

Conséquence du statut sur le régime de sécurité sociale ?

Sophie Guyot est à la Maison des artistes, ce qu’elle avoue être un peu illégale. En effet, un artiste ne réalise pas de produits finis ; il ne peut pas produire de foulard par exemple. Sophie a pu obtenir ce statut par son origine de dessinatrice textile ; elle est aujourd’hui toujours artiste, mais ne facture jamais de produit fini, d’où la communication sur « Objets textiles ». Il faudrait être en profession libérale ou artisan. L’avantage du statut d’artiste réside dans l’exonération de cotisations sociales ce qui réduit considérablement les charges. Cependant, ce régime prévoit moins d’indemnités qu’en profession libérale en cas de maladie ou encore de maternité. « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. » Aucun statut n’est idéal, il faut choisir le plus adapté à une situation.

Conséquence du statut sur le régime fiscal ?

BNC (bénéfices non commerciaux). Ce régime implique que la designer vende les choses qu’elle produit, transformées par elle (au contraire de quelqu’un qui pourrait acheter quelque chose pour le revendre ensuite) ce qui n’est donc pas considéré comme du commercial.

Et les contrats ?

La clientèle de Sophie est surtout particulière, les contrats sont donc les factures. Pour les autres collaborations comme la direction artistique, un contrat est rédigé par les deux parties ensemble après avoir négocier les droits d’auteur ainsi que d’autres clauses primordiales. La collaboration avec Nadège Césette pour Embobine-moi est aussi régie par un contrat : ici, les deux designers s’entendent sur la facturation des cadres, leur propriété, la propriété des dessins, le type de rémunération, … En cas de problème, Sophie Guyot s’adresse aux syndicats auxquels elle adhère ; ceux-ci proposent une aide à la rédaction des contrats, ou encore des contrats type.

La suite ?

Sophie continue sa production locale et d’accessoires ce qui lui permet de conserver une trésorerie au jour le jour. Elle souhaite néanmoins développer davantage de projets particuliers bénéficiant de bourses de l’Etat, pour s’ouvrir à la France et à l’international, ne pas se cantonner à Lyon (expositions à l’étranger par exemple). Ces projets lui permettraient alors de se faire connaître, de diversifier sa clientèle pour évoluer.

Elle regrette que Lyon reste une ville qui ne possède pas la clientèle au fort pouvoir d’achat qu’elle cible. Ville bourgeoise certes, mais selon la designer « Il faut une marque sur une étiquette qui justifie un prix. » « Les gens ne comprennent pas qu’on leur demande 300euros pour un textile ; quand il s’agit de bijouterie, c’est autre chose. »

« Je crois qu’il faut faire les choses ailleurs pour être vu à Lyon. »

Cet entretien m’a vraiment permis de mettre un pied dans le concret, de comprendre aussi que tous les domaines sont liés : un designer indépendant ne pourra pas ne privilégier que la création, il devra penser aussi à l’aspect commercial et juridique du fonctionnement de l’entreprise. Cette entrevue a aussi été une occasion de confronter la théorie d’entreprendre avec sa réalisation pratique. Ainsi, on apprendra que chaque cas possède une combinaison de statut juridique, de régime de sécurité sociale ou de fiscalité différente. Aucune solution n’est idéale, il est donc nécessaire de bien étudier sa situation avant de se lancer dans une telle entreprise. On apprendra aussi que malgré les nombreuses aides et subventions des collectivités, il est primordial d’avoir un capital personnel de départ. C’est ça aussi être designer aujourd’hui ; c’est bien sûr posséder des compétences en création, mais c’est autant comprendre les rouages de la machine entreprise. D’autre part, la collaboration avec des collectivités, des organismes extérieurs restent très important puisqu’elle assure la visibilité de la marque sur le plan national et international ; elle assure donc l’évolution et la durabilité d’une entreprise.

Pour ne retenir que quelques mots, être designer aujourd’hui c’est :

Créer

Gérer

Communiquer

S’ouvrir


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